Escapade au coeur de la  Médina 

25 septembre 2017, Casablanca.

Parlez moi de vous !

Voilà qui l’intrigue. Il a peur de ne pas savoir faire. Parler de lui, de sa Médina,  Hakim n’a jamais fait ça ! Ni même pris le temps de se poser de telles questions. Parce qu’il travaille six jours sur sept dans sa bijouterie. Fidèle à cette tradition perpétuée par certaines familles, impliquant que le fils ainé reprenne le métier du père. Pourtant, après quelques échanges ponctués d’un nombre incalculable de « Salam Aleykoum » adressés aux commerçants des boutiques avoisinantes, il accepte de se prêter au jeu. Mais tient à garder l’anonymat.

Serait-ce que tout se sait ? Que tout le monde se connaît dans la Médina ? Il tempère : « C’est très grand ! On ne connaît que les proches voisins ! Quant à l’ambiance, tout dépend. Ici, nous sommes dans la partie commerçante, prisée par les touristes. Tôt le matin ou après la fermeture des magasins, il n’y a rien à y faire. Dans la journée, on se côtoie, des jeunes viennent encore parler foot à tel ou tel coin de rue. Je peux m’arrêter prendre un café à côté, quand j’ai besoin de faire une mise à jour dans mon ordinateur intérieur », m’explique t’il amusé, un doigt sur le front. « Mais c’est tout ! Les copains d’enfance avec lesquels je jouais quand j’apprenais le métier avec mon père, sont tous partis. Faire leurs études à l’étranger. Puis, comme tous ceux qui réussissent, sont allés s’installer ailleurs ! Peu de familles vivent de ce côté. Quant aux autres quartiers, je ne sais pas comment c’était, ni comment c’est devenu".

Se souvenir des belles choses !

Ahmed le sait lui. Vendeur ambulant près de la tour de l’horloge, il se souvient avec émotion de ce petit appartement de moins de 40 m2, proche du cimetière juif, dans lequel il a grandi. Des deux chambres et de la cuisine qu’il partageait avec ses parents, trois frères et une sœur. Il n’a rien oublié des conditions de vie précaires. Des petits matins où, sur la pointe des pieds, avant que les autres ne se réveillent, il descendait dans la rue ramasser les morceaux de pain disséminés à l’intention des oiseaux. Parce qu’il avait faim. Une vie difficile mais dont il garde de douces images.

« Parce qu’habiter dans la Médina, c’était vivre dans une ambiance qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Toutes les portes restaient ouvertes. Juifs, ou musulmans, les enfants passaient d’une maison à l’autre. On jouait, mangeait, vivait ensemble.  Et la rue nous appartenait ! On s’y dépensait sans compter. On adorait ça et personne ne s’inquiétait pour nous. On avait rien, mais on partageait tout ! ».

Et aujourd’hui ? Changement de décor. Ahmed regrette cette méfiance, ce culte du chacun chez-soi. « Notre pouvoir d’achat a augmenté mais on ne sait plus partager. On veut toujours plus. Les jeunes n’ont plus le sens du respect et les adultes sont devenus matérialistes, impatients. Même les enfants les insupportent. Les cris et les jeux importunent, créent des conflits entre les familles. La population a changé, vieillit. Les jeunes partent dès qu’ils le peuvent ».

 

 

 

A l'issue de ma première visite dans la Médina, ce mur peint avait particulièrement attiré mon attention. Je me sentais comme cette petite bonne femme : Epuisée, rebutée par le capharnaüm ambiant. Par les allées du Souk, dont je pressentais qu'il allait être difficile de discerner les boutiques bas de gamme des échoppes de meilleure qualité. Par les odeurs, la crasse, et même par  certaines scènes de vie dans les ruelles éloignées des parcours touristiques savamment balisés, où constater les prémices d'un avenir placé sous le signe de la rénovation. Des ruelles témoignant d'une misère difficilement imaginable au coeur d'une capitale économique....

Je savais pourtant que j'allais y retourner. Encore et encore. Non pas en quête de dépaysement ou d'exotisme. Mais parce que je ressentais qu'il y avait, ici  plus qu'ailleurs, beaucoup à apprendre, à partager, à raconter. 

Le petit chercheur d'ombre...

 

Pourquoi Hakim choisit-il de m’amener précisément, rue Sidi Fath ? Pour me montrer l’atelier où il accompagnait son père et observait comment  étirer les fils d’argent ou aplanir les plaques de métal nécessaires à leur travail.

 

« Et puis, parce que c’est la rue que je prenais pour aller de notre bijouterie à chez nous, juste derrière la Médina, dans le quartier des italiens, détruit en partie lors de la construction de la grande Mosquée». Il tourne la tête. Je comprends que ses plus chers souvenirs sont là bas.

N’empêche que notre  promenade le chamboule finalement plus qu’il ne s’y attendait.

 

« Je n’avais pas pris le temps de repasser par là depuis longtemps. Des choses me reviennent : le bruit, les odeurs et combien j’aimais ce chemin ! Parce que c’était une rue où les boutiques avaient déjà de grandes bâches colorées qui protégeaient du soleil ! Il y faisait moins chaud ! Le chemin était long, mais je ne voyais pas le temps passer. Il y avait toujours quelque chose ou quelqu’un à regarder ». C’est toujours le cas. Là, des charrettes débordant de fruits et légumes. Ici, des hommes  assis s'entretiennent pendant que des femmes

s’affairent en tenues traditionnelles. Je lui fais remarquer. C’est ce qu’il apprécie. Quoi, l’immobilisme des hommes ?

 

Je plaisante ! Il sourit, digresse : « Non, tu ne trouves pas qu’ici tout est différent du reste de la ville ? C’est un autre rythme. Les rues peuvent grouiller de monde mais les gens prennent leur temps, semblent plus doux. ». Nous continuons d’observer : Des chats errants sous un soleil écrasant. Pas de voiture. Juste de vieilles mobylettes déglinguées se faufilant dans un vacarme étouffant le son des clochettes des porteurs d’eau.

 

Nous arrivons à la même conclusion : était-ce si différent à son époque ? « Non, on s’y croirait ! », constate Hakim, amusé. 

Il redeviendrait presque le petit garçon qu’il était.  Se souvient de sa fascination pour le chant du Muezzin lors de l’appel à la prière. Me raconte ses escapades au cinéma l’Impérial, ex-fleuron de la Médina.  Ou au café de la place Bab Marrakech, pour regarder  ses séries télévisées préférées. Il me parle du foot aussi. Avec d’autant plus d’engouement quand nous passons devant les murs couverts de graphs, évoquant les clubs sportifs locaux !

Elargir et changer l'horizon...

Ahmed aussi se souvient du cinéma l’Impérial.

Les films : c’était une passion ! Rêver sur grand écran parce qu’on se sent un peu à trop à l’étroit dans les ruelles de la Médina ? Quand la misère, la frustration,  l’école trop tôt arrêtée, font craindre l’avenir aux ados en quête d’identité ?

Le rêve, c’est d’ailleurs ce qui l’a sauvé, convient Ahmed. Depuis tout petit, quand il s’inventait et fabriquait ses jouets plutôt que de les acheter. Quand il ne tenait pas en place et parcourait les rues de la Médina, toujours en courant. Comme pour se défouler. Parfois même jusqu’à la Casablancaise, stade mythique où il multipliait les tours de piste. S'enivrant des applaudissements, des regards admiratifs et des encouragements des badauds. Comme pour mieux exister ? Sa voix trahit son émotion. Mélange de fierté et de mélancolie.

 

Mais après quoi courrait-il quand d’autres de son âge ne cherchaient aucune issue ? Il aurait pu sombrer. Comme ceux dont il dit aujourd’hui ne plus reconnaître les visages. Tant la drogue à fait ravage à l’époque. Il y a touché lui aussi. L’avoue sans crainte et sans honte mais se félicite d’avoir su stopper. « Surtout grâce à mon père : un homme droit honnête qui a su me donner de vraies valeurs, être un modèle. J’ai fini par me dire que je ne me reconnaissais pas dans cette vie là et j’ai voulu m’en sortir.  Du travail on pouvait toujours en trouver, à condition de le chercher ! Des petits boulots parfois mal payés, mais cela permettait d’avancer ».

A la question sur l’importance de l’éducation, Ahmed répond que les écoles de la Médina étaient ouvertes et accessibles à tous. Aux garçons comme aux filles. Que l’échec scolaire n’y était pas une fatalité ! Parce que l'enseignement public était de meilleure qualité qu'aujourd'hui,  même dans des infrastructures au confort rudimentaire. N'empêche que nombre de jeunes de sa génération ont quitté les bancs de l'école prématurément. Je ne m'étends pas sur la question. 

Ni sur celle de la scolarité des filles.

Une responsabilité collective

 

Face au marché  Bab Marrakech, Hakim marque une pause. J’ose avouer : les effluves qui nous parviennent n’ont rien des odeurs marocaines vantées dans les guides touristiques. La saleté alentour est consternante. La misère ambiante fracassante ! Et puis finalement, la Médina est elle vraiment sécuritaire ? 

Il comprend, m’explique. Déplore le problème de la surpopulation, le morcellement des habitations. Les loyers souvent exorbitants pour des parcelles insalubres… Alors bien sur, il se réjouit des travaux de réhabilitation engagés depuis des années. Mais estime «  que les habitants doivent aussi prendre soin de leur patrimoine et ne pas tout attendre de l’Etat ! ».  

Comme certains l’ont d’ailleurs compris, s’applique t’il à me faire remarquer.  En me parlant des travaux qu’il prend à sa charge pour l’embellissement de la devanture de sa boutique. Ou au croisement d’une ruelle fraichement repeinte par des résidents, ornée de poteries, ou de pneus détournés en jardinières.  

 

Autant de preuves d’attachement à la Médina pour lesquelles il ne cache pas sa fierté. Un sentiment qui s’inscrit justement en calligraphie arabe, là droit devant nous sur un mur. Il traduit d’un trait, l’œil pétillant : « Nous sommes marocains, fiers d’être marocains » !

Une identité à part entière

Ahmed non plus ne cache pas sa fierté d’être né et d’avoir grandi dans la Médina. « On dit de nous que nous sommes les authentiques Casaouis. On nous reconnaît entre tous. Nous avons une vraie force. Notre façon de parler et même notre  accent ! ».  

Alors bien sur,  il estime que réhabiliter la Médina, offrir de meilleures conditions de vie à ses habitants, sauvegarder son patrimoine architectural et culturel était une priorité. Comme pour lui redonner son caractère d’antan.

On le sent pourtant amer. Pas tout à fait dupe n’est ce pas ? Nous en convenons : impossible de tout réhabiliter tant l’état de délabrement de certaines bâtisses laisse à penser que la démolition sera la seule issue. Il colère à la pensée de ces familles contraintes d’accepter d’être relogées dans des cités excentrées « quand leur offrir les moyens de restaurer leur maison aurait été la meilleure façon de sauvegarder la Médina ».

Il voudrait croire en de meilleurs lendemains. Défend les initiatives visant à favoriser l’éducation ou l’emploi. Comme l’ouverture d’un centre de formation aux professions de l’artisanat pour relancer les petits métiers d’autrefois. Ou celle d’une  vidéothèque et d’une bibliothèque pour les jeunes. «J’aurais tellement aimé avoir ça quand j’étais gamin ! Je regrette juste que les gens ne soient pas suffisamment informés de tout cela.  Et j’espère qu’il ne s’agit pas de beaux projets qui ne fonctionneront jamais réellement, faute de moyens, de personnels ou de compétences !

Un peu comme toutes ces associations qui existent dans la Médina. Qui proposent beaucoup de choses dans leurs discours mais rien de concret ni de régulier sur le terrain ». Son grand cheval de bataille ? La lutte contre la drogue, encore et toujours...

 

Quant à la sécurité ? Il sourit, m’assure que d’année en année, la Médina est toujours plus sécuritaire. Surtout durant la journée. « Parce que la police a beaucoup œuvré pour y attirer les touristes  et reste très présente».

 

J’en conviens mais m’obstine. La presse locale fait échos de cas d'agressions. Et je lui fais d'ailleurs remarquer que je ne vois aucun touriste dans ces ruelles reculées de la Médina dans lesquelles il m’a proposé de m’accompagner pour quelques photos. Pas davantage de marocains, si ce n’est ceux qui vivent derrière les façades délabrées qui nous entourent.

 

Alors appréhension légitime ou fantasmée ? Il élude. Je finirai par conclure qu'un peu de  bon sens et beaucoup de vigilance n’enlèvent rien à la gentillesse, à l’indifférence,  à la curiosité ou à l'animosité dont témoignent certains regards.

Nous en resterons là. Mais je sais déjà que je reviendrai. Touchée, intriguée par ces Casaouis. Par cette Médina dont l'énergie semble étouffée sous les décombres de la précarité.

Pour d'autres portraits, d'autres histoires de la vie ordinaire.

Un grand merci, Hakim et Ahmed

pour ces instants partagés sous de faux prénoms

mais avec une vraie générosité.

Des Murs et des Hommes :

 

"Un documentaire tourné en 2013, plusieurs fois primé.

A partir de témoignages d'habitants, la réalisatrice Dalila Ennadre, fille de la Médina, parvient à dessiner peu à peu le portrait d’une société qui, malgré ses idéaux, fait ressentir son malaise.

Tel un esprit qui refuse de mourir, l’ancienne Médina de Casablanca, incarnée par une voix…nous mène vers ses habitants dont les histoires de vie, saisies au cœur de leur quotidien, révèlent une tragédie humaine universelle, où la poésie du drame est toujours présente. Ici, chacun oscille entre injustice et beauté, survie individuelle et collective, joie et rage de vivre.

Dalila Ennadre a réalisé ce documentaire comme un conte, il est l’un des récits possibles de la Médina, une façon de se frotter à l’histoire sociale récente" -  Institut des Cultures d'Islam. 

Un Reportage poignant ! Emprunt d'une finesse que l'on retrouve dans les propos de la réalisatrice quand elle explique son attachement à la Médina et sa façon de recueillir les témoignages.

Et détourner le regard...

 

Franchir les portes de la médina de Casablanca, c'est entrer dans le coeur de la ville.

Captivant, mais non moins déstabilisant ! Alors j'ai eu envie de jouer avec les couleurs, de réinventer, d'imaginer que....

 

Fidèle à ma devise : j'ai vu d'un oeil et gardé l'autre pour rêver !

MédinaD